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L'Humanité
09/03/01



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La pureté absolue
J.R.

Il y a Paul (Lou Castel) qui est comédien. On le voit un moment dans Le Cercle de craie caucasien, mise en scène de Georges Lavaudant. Une Fanchon (Marie-Paule Laval), avec qui ça ne va plus très fort, et des enfants qu'il aime mais voit rarement. Paul voudrait être avec Ulrika (Johanna Ter Steege) mais cette dernière le repousse. Il y a aussi Marcus (Jean-Pierre Léaud), écrivain qui pense autant qu'il écrit peu. Marcus tient à Helène (Dominique Reymond), sa compagne, mais elle le quitte et il demeure seul. Il n'ont pas d'enfants. Paul et Marcus sont amis ou tout au moins se fréquentent.
Marcus voudrait retrouver Hélène et Paul, ses enfants, plus Ulrika.

C'est beaucoup, tout ça. Parfois, on est à Paris, parfois à Rome ou ailleurs. La guerre du Golfe tonne, comme un écho lointain qui soudain se rapproche. En fait, on se moque relativenent de la dramaturgie car c'est la vie dans ce qu'elle a de plus banal qui a envahi l'écran. Qu'y a-t-il sur l'écran au demeurant, une comédie, tant ces pseudo intellectuels vaguement gauchisants sont imbus d'eux-mêmes, caricaturaux, agaçants à force de se prendre si au sérieux ? Un drame ? Une tragédie ? On ne parvient pas à répondre à cette question.

L'essentiel se trouve ailleurs. De même que quand Cézanne peint trois pommes sur un compotier ce pourrait être des poires sans rien altérer de notre admiration, de même le cinéma de Philippe Garrel ne se nourrit de sujets - dont on devine qu'ils doivent entretenir un rapport intime avec la vie de l'auteur - que pour uniquement fabriquer une chose qui a pour nom cinéma. Là, nous entrons dans l'indicible. Car, autant il est facile d'affirmer qu'on adore, qu'on fréquente le cinéma, autant il est presque impossible, au-delà de définitions purement techniques, de dire ce qu'est ce cinéma-là, car nous sommes précisément au cœur d'un mystère auquel bien peu ont accès, quelque chose de l'ordre de la vibration qui a pour nom essence d'un art. Que ceux qui en doutent réfléchissent au fait que, si ce sort était plus généreusement partagé, les salles seraient pleines et les télévisions vides de films mutilés par la pub, les logos, les réductions de format, et que Garrel, un des plus grands mais aussi des plus secrets cinéastes vivants, n'aurait pas eu à attendre vingt-sept ans et vingt longs métrages pour être sélectionné en compétition dans un festival majeur (J'entends plus la guitare, Lion d'argent à Venise en 1991).

C'est peu de dire qu'on sort bouleversé de La Naissance de l'amour. En fait, on quitte la salle convaincu d'avoir retrouvé une magie perdue, une alchimie à base d'images (en noir et blanc) et de son (direct) qui, pour les premières, renvoient à la période du muet, où les films étaient tournés sur une pellicule orthochromatique très riche en sels d'argent, et, pour le deuxième, à une tradition de l'enregistrement brut sur le vif dont le Jean Eustache de La Maman et la Putain ou le Leos Carax de Boy Meets Girl pourraient être de bons exemples, postérité des débuts de la Nouvelle Vague en France, de John Cassavetes aux Etats-Unis.

Avec Philippe Garrel, la première prise est généralement la bonne, car elle est déjà juste. Juste sur la direction d'acteurs, que ce soit celle de Lou Castel, gros nounours pataud qui nous touche par ses maladresses, ou celle de Jean-Pierre Léaud, plus nature et inquiétant que jamais. Juste sur le cadre et les valeurs des contrastes. Juste sur la balance entre les accents multinationaux des voix. On connaît l'aphorisme de Brillat-Savarin : "On devient cuisinier mais on naît rôtisseur." Philippe Garrel vient une fois de plus de nous prouver qu'il est le rôtisseur de notre cinéma, poète à l'instinct sûr qui a choisi la prose pour dire Ie monde où nous vivons.

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